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L’homme contaminé

L’homme contaminé

Une fumée dans le désert – La fièvre obsidionale – La mémoire des sols – L’encerclement – La ville abandonnée

« Au fil des semaines pendant lesquelles personne ne sait qui a été contaminé, Jack développe une angoisse de la mort qui s’immisce dans sa vie de couple jusqu’à devenir un nouveau bruit de fond. » (présentation de White Noise de Don DeLillo, Babel)


L’ambition est de dresser le portrait d’un être fictif, l’homme contaminé, dont l’origine de la maladie serait liée aux effets pervers de la révolution industrielle, du progrès technologique qu’elle sous-tend, des évolutions économiques et sociales qu’elle engendre. L’homme contaminé est cet être anormal, ce grain de sable, que la société aimerait ne pas voir, ce voisin qui nous ressemble. Enfant de la modernité, il est victime de la pollution, de la course au profit et de la négation du principe de précaution. L’homme contaminé est mis en présence de substances dangereuses, sans en être toujours conscient, comme si on “attendait de voir? quelles sont les conséquences pour sa santé. Aujourd’hui, ces effets sont là. L’homme contaminé est surpris que sa chair soit attaquée par des ennemis qu’il ne soupçonnait pas, souvent invisibles et inodores. Négligence, imprévoyance, aveuglement, cynisme sont souvent à l’origine de dysfonctionnements graves pour la santé de l’homme. Contrairement aux scénarios des fils hollywoodiens des années 50, aucune panique, aucune psychose, pas de monstre qui attaque la ville : la contamination s’effectue dans un climat paisible en apparence, dans une douceur perfide, le venin dans du coton. Le signal d’alarme est un objet désuet.

Dans cette série, je voudrais donner la parole à ces victimes et rapprocher entre eux des faits réels jusque là isolés, de les juxtaposer pour mettre en avant leurs similitudes. Les contaminations modernes, comme hier les maladies telles que la peste ou le choléra, redécoupent l’espace géographique en fonction des menaces qu’elles font peser sur la santé, dessinent une carte de France inédite et fluctuante, où l’on ne verrait apparaître que les incinérateurs, les ligne à haute tension, les déchets industriels enfouis, les plaques d’amiante, les champs électromagnétiques ou les bouteilles d’éther de glycol. Et si, demain, nous ressemblions tous à ces créatures peintes par Jérôme Bosch ?

Une série de cinq émissions programmée dimanche 28/10 de 4:00 à 12:00

Par Christophe Deleu
Réalisation : Anne Fleury
Prise de son : Didier Sudre
Mixage : Jean-Louis Deloncle
Texte: Journal d’une survivante, de Christophe Deleu, lu par Lorette Nobécourt

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Une fumée dans le désert

Au départ, l’homme contaminé, c’est l’autre, celui qui s’est aventuré loin de son sol natal. C’est celui qui est envoyé au combat. L’ennemi n’est pas forcément le soldat de la partie adverse, identifiable finalement. Non, ce sont aussi des substances chimiques au nom inconnu dont le soldat n’apprend l’existence que bien après le combat. Lorsque, rentré chez lui, l’homme s’aperçoit que son état de santé décline. Son armée l’a déjà oublié…

Portraits de soldats français contaminés par des armes chimiques pendant la guerre du Golfe.

Avec Christine Abdelkrim-Delanne, auteur de La sale guerre propre, Le cherche midi Editeur, Nicole Jourdrein, Mme Besse et son petit-fils, Hervé Desplat, Patrick Estingoy, Amor Dridi de l’association Avigolfe, Bordeaux

La fièvre obsidionale

L’homme contaminé a choisi d’habiter dans une vallée alpine. L’air pur. Il se voit comme un résistant aux nuisances du progrès. Il raille lui-même ses manies de vieil écolo : il mange son fromage, son beurre, ses légumes, consomme le lait de ses vaches. Il ne met plus les pieds dans les centres commerciaux. Avec des amis qui vivent comme lui, il se débrouille, il échange des confitures contre des morceaux de porc. Ici, on a renoué avec le troc.
Un jour, un nuage est passé, invisible, inodore. Très longtemps après, les autorités politiques l’ont admis. L’homme, pourtant, tousse depuis le passage du nuage.
Il n’a pas de chance. Il ne peut plus boire le lait de ses vaches à cause d’un taux de dioxines trop élevé. Dans quelques jours, le troupeau entier sera même conduit à l’abattoir. Cela n’a rien à voir avec le passage du nuage, c’est autre chose. L’homme savait à peine qu’un incinérateur brûlait tous les déchets du département près de sa ferme. « Un barbecue à ciel ouvert ». Il n’a pas le droit de se plaindre, pourtant, de la perte de ses animaux. Dans le village voisin, des femmes qui ont donné du lait de ferme à leurs enfants s’inquiètent. Une rue peuplée de gens qui ne sortent plus a été renommée « rue des cancéreux ». Freaks juste au carrefour. L’homme contaminé est un homme qu’on garde bien caché grâce à une quarantaine médiatique, dans le souci de ne pas troubler l’ordre public.

Avec les habitants de villages, autour d’Albertville, contaminés à la suite de la pollution provoquée par un incinérateur fermé trop tardivement, ainsi qu’un représentant de la préfecture, et un journaliste de la presse locale, qui expliquera le silence des médias locaux par la peur de déclencher une rumeur. Ces cas de pollution ont particulièrement choqué dans cette région où beaucoup de gens ont choisi de vivre en raison de la pureté de l’air.

Avec : Marie-Hélène Bidet, Dominique Frey, Françoise Pulvin, Géraldine Bertry, Pierre Trolliet, de l’association Acalp (association citoyenne active de lutte contre les poluutions), à Grignon, Michel Roulet, conseiller municipal d’Albertville, et Pierre Ivanes de la Frapna, Fédération rhône Alpe de protection de la nature.

La mémoire des sols

L’homme contaminé est dans le bureau d’un grand immeuble de centre-ville, protégé du soleil par des stores. Un coup de téléphone l’avertit que son fils a eu un malaise à l’école, et qu’il est à l’hôpital. Peut-il aller le chercher et le ramener à la maison ? Non, pas tout de suite. L’enfant doit rester en observation. L’homme a compris que son fils ne reviendrait jamais chez lui. Non, l’homme n’est pas un pessimiste hypocondriaque. Il sait que trois autres enfants de cette école ont déjà tracé le chemin du non-retour. L’homme s’en veut – le mot est faible – il aurait dû prêter attention à la rumeur – prêter attention à la rumeur, lui, un homme si rationnel ! – selon laquelle l’école serait construite sur l’ancien site d’une usine fabriquant des produits dangereux. « Pas d’affolement » entend-t-il encore. L’école, après tant de décès, sera sans doute fermée. Ou faudra-t-il encore attendre ? Tout s’accélère, on construit, on détruit, on reconstruit. Si on oublie ce qu’il y a sous nos pieds, les sols, eux, semblent se souvenir en conservant les traces du passé. Il y a quarante ans, la même maladie rare chez un autre enfant, d’une famille différente, dans le même lieu. L’homme contaminé n’est pas omniscient : s’il ne connaît pas toute l’histoire des lieux, on lui pardonne et on lui demande d’être plus vigilant dans le futur. Quand il savait et qu’il a oublié, son amnésie sonne comme un regret. Quand il savait, qu’il se souvient parfaitement, et qu’il n’a rien dit, il est coupable de s’être tu.
L’homme contaminé aimerait que les rumeurs n’existent plus. Car choisi d’y croire ou non est un dilemme bien tragique. Et s’il était avant tout victime de l’absence de mémoire ?

Le récit s’articulera autour d’un ancien site de l’usine Kodak, à Vincennes, sur lequel on a construit des habitations et une école, où le taux de cancer des enfants est supérieur à la moyenne.

Avec : Sylvie Drujon, Véronique Lapidès, Virginie Ferrière, Nathalie Dubois, Bruno Bonnel du Collectif Vigilance Franklin, Mme Rottenberg, directrice de l’Ecole Franklin Roosvelt, Alain Pretin, directeur de communication de Kodak

L’encerclement

L’homme contaminé rentre chez lui, seul. Maintenant, à chaque fois qu’il remplira des papiers, à la question “quelle est votre situation familiale ??, il devra cocher la case : « veuf ». C’est la pensée qui lui vient après l’enterrement de sa femme, aujourd’hui. Ses proches sauront-ils oublier qu’elle n’était pas seulement une femme de ménage ? Car elle est morte de ça, à l’arrivée. Jour après jour, elle a inhalé les vapeurs de substances dites “dangereuses?. Ether de glycol. Si un médecin légiste devait indiquer la cause du décès, il lui faudrait écrire : Ether de glycol. « Jamais entendu parler de ça », commenterait-il en souriant. La réplique d’un prochain film policiers?
Si l’on construisait un tombeau regroupant les victimes des contaminations modernes, ces femmes de ménage côtoieraient ceux qui se sont approchés trop près de l’amiante. Ou ce laveur de vitre qui pensait toujours qu’il tomberait un jour dans le vide, à force de travailler à des dizaines de mètres du sol face à ces tours en verre immenses. Pourtant, c’est le produit à faire briller qu’il avait respirer qui lui a été fatal. Ou cette coiffeuse qui observait ses cosmétiques avec des soupçons. Elle aussi a entendu dire que…
Jour après jour, le poison pénètre, sans inquiéter sa victime. Le verre de lait d’un film d’Hitchcock avec Cary Grant et Joan Fontaine.
L’homme contaminé croit que la mort se cache dans un plafond, une bouche d’aération, une moquette, un aérosol…. Avec toujours cette apparence de normalité. Il postule l’innocuité des objets avec lesquels il vit, en serrant les dents.

Dans cette émission, on entendre les témoignages de femmes de ménage ayant été contaminés par l’Ether de Glycol, chez IBM par exemple, et qui ont poursuivi leurs employeurs devant les tribunaux. Je ferai aussi intervenir des victimes de l’amiante.

Avec : Claire Naud, Mina Lamrani, Hervé Chamaillard, de l’association des victimes des éthers de glycol et André Cicollela, chercheur à l’INERIS

La ville abandonnée

L’homme contaminé voit la ville au loin, qu’il a fuie lui-aussi. Ni citadin, ni villageois. Entre les deux. Le lotissement qu’il habite forme un espace mi-clos, rassurant, même si les bruits de fond de l’autoroute, récemment construite, le perturbent un peu. Voici quelques années, une ligne à haute tension a été érigée au-dessus des maisons pour alimenter d’autres constructions à quelques kilomètres de là. Les agriculteurs n’ont pas voulu que ces colonnes d’acier défigurent les champs où leurs bêtes pâturent en paix.
Il y a d’abord eu des maux de tête, de l’herpès, puis de l’eczéma. Le danger était patent puisque les hommes d’EDF venaient tous les six mois prélever un peu de sang de chaque habitant. Pour les hommes en bleu, une mission ad vitam aeternam dans un village pourtant paisible ! Il aurait dû être suspicieux.
Depuis, le doyen du lotissement – 91 ans – est mort : un cancer des os, foudroyant. Ce dernier avait calculé que la ligne à haute tension n’était qu’à quinze mètres au dessus de sa tête quand il était dans son lit. Il entendait un bruit, comme la respiration des 400 000 volts.
L’homme observe son propre corps : il paraît que la ligne à haute tension concentre le fer dans certaines parties de l’organisme. Meurt-on alors d’un excès ou d’une carence ?
Il regarde les maisons autour de lui : la plupart sont à vendre. Le lotissement ressemble maintenant à une ville fantôme. Assis dans son jardin, il n’a pourtant pas envie de se réfugier à l’intérieur de la maison : tous les champs électromagnétiques lui font peur : ceux du rasoir, de l’ordinateur, du radio-réveil, depuis quinze ans placé à vingt centimètres de son cerveau.
L’homme contaminé est un être angoissé, qui voudrait quitter la terre .

Portrait d’un village, Coutiches, dans le nord de la France, où l’on a installé une ligne à haute tension au-dessus d’habitations, qui a provoqué un grand nombre de maladies. Chose étonnante, on a installé cette ligne sans douter un seul instant des conséquences sur la population.

Avec : Messieurs Provincial, Douchet, Merlin, Dujardin, Xavier Dupire, maire de Coutiches, et Jean-Pierre Lentin, auteur de Ces ondes qui tuent, ces ondes qui soignent, Albin Michel